vendredi 17 novembre 2017

Nouveau jardin


Je n'ai pas encore raconté ma nouvelle maison et le jardin qui l'entoure. Cela fait six mois que j'y habite et c'est une de mes plus grandes sources de plaisir. La maison est plus petite, au départ il s'agissait de deux minuscules maisons collées l'une à l'autre, adossés à une colline recouverte de forêt. Elles datent de 1863, il y a une inscription sur la façade et on m'a dit que des bûcherons vivaient là, ce que je trouve poétique. L'ancien propriétaire a tout reconstruit à l'intérieur il y a une dizaine d'années avec beaucoup de bois et ces murs en torchis et pierres typiques de la Normandie. Une immense cheminée se trouve dans la cuisine dans laquelle on peut mettre des bûches de presque 2 mètres et un poêle trône dans le salon, ce qui fait que le rez-de-chaussée dispose de deux sources de chaleur. L'escalier qui dessert le premier étage est dangereusement tordu et bas, c'est comme une grotte de barbu, d'ailleurs je me cogne régulièrement la tête, c'est le seul endroit qui demande de la prudence et pourtant je ne suis pas si grand. Au premier étage, deux chambres et la salle de bains. C'est simple, idéal pour une vie basée sur la décroissance, avec le strict minimum.

La maison n'a que deux défauts. Elle est sur le bord de la route et elle n'a pas d'ouverture sur le sud, ce qui est totalement illogique dans la région. De plus, la colline boisée qui surplombe la maison cache le coucher de soleil et à partir de la fin d'après-midi, le terrain est plongé dans l'ombre. C'est embêtant mais c'est un sacrifice acceptable quand on ne paye pas de loyer puisque je suis logé gratuitement. Heureusement, elle est orientée plein Est, ce qui veut dire que le soleil du matin la réchauffe. Et puis cette maison offre des avantages inédits. D'abord il y a une cave juste à côté de la terrasse de l'entrée où je peux entreposer tout le bois de la cheminée et du poêle. À 20 mètres de la maison, à côté du futur potager, une petite bâtisse protège le puits. J'y entrepose les fagots de bois et les premiers outils. Il y a donc une source d'eau gratuite près de la maison, ce qui est inespéré pour un jardin. Au fond du terrain, une grande cabane en bois où je peux garer mon motoculteur et ranger tous mes outils, avec un grand établi, les meubles de jardin qu'il faut protéger en hiver et aussi des plantes en pots fragiles comme les géraniums.  Quand il pleut ou qu'il faut froid, je peux bricoler car il y a de la place. Et derrière cette cabane, un ancien petit poulailler en dur, très bien isolé et sec. J'y mets une autre réserve de bois récemment coupé pour qu'il sèche tout en abritant des bêtes (la porte est toujours ouverte).

Rien que ça, c'est déjà formidable. Mais le meilleur est à venir. Le terrain fait 4 hectares, ce qui me change des 5000 mètres carrés de mon jardin précédent. J'aurais très bien pu me satisfaire d'un jardin parvenu à maturité où tout était fini, cela fait moins de travail. Mais 4 hectares, c'est une source d'excitation permanente, surtout quand on y trouve une telle variété de sols et d'expositions. Et puis je suis un bâtisseur, j'aime par dessus tout créer des murs, des allées, des chemins. Tout d'abord il y a un accès direct à la forêt qui surplombe la colline et ça, je ne l'ai jamais eu auparavant. C'est une parcelle de chênes, châtaigniers, de genêts et de houx et au sommet il y a des pins, mes arbres préférés. J'ai commencé un escalier qui monte directement à travers la forêt au sommet de la colline qui s'étend sur plusieurs kilomètres. C'est une jolie promenade. Il y a des myrtilles, des fougères, plein de troncs d'arbres morts ou abattus qui se décomposent. On y voit des chevreuils, des traces de sangliers, des chouettes, quelques lièvres et même un ancien terrier de blaireau. Il n'y a pas d'épicéas donc pour la première fois je pourrai planter cette espèce d'arbres que je méprisais auparavant, mais aussi des ifs, des genévriers, des rhododendrons, d'autres fougères, et des arbustes comme des pyracanthas ou des cognassiers du Japon en forme libre pour offrir un abri pour les merles. À l'entrée du bois, j'ai déjà installé une avalanche de cyclamens qui étaient dans mon ancien jardin, des bruyères arbustives, des hortensias et plusieurs plicatum Watanabe, un de mes arbustes adorés. Ce sera la partie japonaise du jardin avec quelques érables et des topiaires et pour la première fois, de la place pour des cerisiers du Japon.

Derrière la maison, il y a un autre biotope. L'ancien propriétaire a carrément défoncé le versant de la colline pour y aménager une promenade surélevée qui surplombe la maison. Cette saignée dans la roche a dégagé une petite falaise de rochers sur 70 mètres de long (j'ai compté), il y a de la caillasse partout, idéal pour plantes alpines, sédums divers, joubarbes (beaucoup), érigéron, iris, euphorbes (plein), plusieurs variétés d'origan, rosiers lianes et même 2 glycines de couleurs différentes. Il faut dire que je suis gaga de cailloux et de roches, dès qu'on fait un trou pour planter quelque chose, c'est un gisement de pierres plates fracturées qui forment un très joli gravier. C'est en plein sud donc très sec en été.
La plus grande partie du terrain est envahie par les ronces qui se sont développées en l'espace de quelques années. Cette prairie inclinée est en forme de demi théâtre que l'on voit depuis la route et où j'ai déjà disposé les pieds mères de mon ancien jardin : héléniums, miscanthus, asters, campanules, centaurées marguerites, échinops ritro, artichauts, phlox, sauges des prés, anémones Honorine Jobert, heliantus Lemon Queen (vraiment une plante merveilleuse, immense, sans souci), marjolaines, bulbes de muscari sur et d'alliums, verveines de Buenos Aires, que je regroupe pour faire des effets de masse. L'idée est de détruire toutes les ronces et les orties de ce terrain pour en faire une prairie fleuries avec coquelicots, pavots, bleuets, immortelles et autres annuelles comme des cosmos (plein de nouvelles variétés sont apparues dans les catalogues de graines). Je comptais brûler ces ronces d'un coup, comme je l'ai déjà fait, mais avec le feu de l'année dernière, il n'est plus question de prendre ce risque. J'arrache donc ces ronces et ces orties à la main car la débroussailleuse est trop lourde et fatigante à mon âge, et puis c'est plus safe. Ça prendra des années mais j'ai déjà récupéré une bonne partie du terrain. Et détrompez-vous, c'est un travail que j'adore. Quand on s'attaque à un talus de ronces de 2 mètres de haut, le résultat est visible en fin de journée et la terre dégagée est très bonne, prête à être plantée ou semée.

Enfin, derrière la cabane principale, un autre biotope est en chantier. Le sol est toujours humide et riche car il est à l'ombre de grands chênes et de grands frênes et ça aussi, je ne l'avais pas dans mon jardin précédent qui souffrait toujours de sécheresse.  Des framboisiers Old Gold y poussent depuis des années à mi hombre, je vais y planter d'autres fruits rouges et j'ai déjà installé une ligne de miscanthus Yaku Jima, des fougères plumes d'autruche, des rosiers grimpants sur les vieux pommiers qui entourent la cabane , des calamagrostis, des luzules, des polygonums, des molinas et une énorme réserve de pieds de consoude du Caucase que je vais installer à la place des orties car c'est une plante incroyablement envahissante (ne surtout pas mettre dans un petit jardin!) qui produit des fleurs bleues avec beaucoup de nectar au printemps que les abeilles adorent. Bien sûr, je garderai une grande partie du terrain avec des orties car je vois bien qu'elles servent de garde manger pour toutes les variétés de papillons de la prairie, très nombreux et divers.

Cette prairie sera le grand projet de ce jardin avec beaucoup d'espèces de plantes nourricières pour les abeilles, les papillons et les oiseaux (petits tournesols, etc.). J'ai aussi assez de place y pour planter en ligne des fruitiers, ce que je n'ai pas pu faire dans le jardin précédent. À terme, deux variétés de cerisiers (Napoléon et bigarreau rouge), un prunier, un pommier à récolte tardive, des mirabelles et peut-être un figuier. Et surtout, enfin, un vrai potager en plein soleil, à côté du puits et de la maison, que je commencerai cet hiver (oui, ce sera en permaculture, don't worry). Dans la prairie, je mettrai aussi beaucoup de légumes qui se débrouillent tout seul comme des rhubarbes et les cardons.

Avoir un terrain si grand est un challenge quand on vieillit. Il faut faire attention presque tout le temps car plusieurs espaces sont inclinés mais je dose mes efforts selon la météo et mon énergie. Par exemple quand j'arrache des orties ou des ronces, j'ai besoin d'un jour de repos le lendemain que j'utilise pour l'écriture ou pour la peinture dans la maison. Il faut aussi penser à alimenter le feu de la cheminée en hiver, ce qui peut s'avérer à la longue très rébarbatif mais le feu de la cheminée est un énorme réconfort, je le mets au même niveau que la présence d'un chien ou d'un chat, même si je vis très bien sans animal domestique. C'est beaucoup d'attention mais ça coûte moins cher. Comme je n'ai pas de souris dans la maison et que je fais tout pour ne pas en avoir, je n'ai pas besoin de chat. Je considère les arbres et les plantes comme des animaux domestiques. Sur le pourtour du terrain, il y a de grands chênes et de grands frênes avec de gros troncs. A leur base, chaque année, les champignons sont nombreux et au printemps, c'est recouvert de jacinthes des bois. En face de la maison, de l'autre côté de la route, deux étangs abritent des oies et dès que je fais un peu de bruit, je les entends me répondre, c'est adorable. Le soir, dès la tombée de la nuit, les voitures sont rares et la terrasse que j'ai peinte aux couleurs du drapeau Basque devient un endroit parfait pour regarder les étoiles ou écouter les bruits de la forêt toute proche. Il y a zéro pollution nocturne, ce qui n'était pas le cas dans la maison précédente où un coin du ciel était illuminé par la lueur d'Alençon à 20km.  Il y a beaucoup de chouettes, même des rapaces assez rares comme des hiboux et des chouettes effraie, les plus belles. Les oiseaux du jardin sont ceux que l'on trouve partout, rouge gorge, merles, troglodytes, plusieurs sortes de mésanges, mais pour l'instant pas de pinson (ouf, tant mieux) et de chardonnerets que j'espère attirer avec les graines de cosmos. Il faut dire que le grand projet de ce jardin est de le protéger sur le bord de la route par plusieurs variétés de bambous non traçants de 4 ou 5 mètres de haut et il en faudra beaucoup puisque cette ligne de séparation est longue de 100 mètres (j'ai compté). Un des voisins de mon ancienne maison a ainsi planté plusieurs sortes de bambous dans un coin humide de son jardin et en quelques années cet endroit est devenu le dortoir de plusieurs centaines d'étourneaux qui viennent d'on ne sait où pour nicher. On les voyait tous les soirs traverser le ciel comme dans un film de Terrence Malick, cela fait des volutes dans le crépuscule qui procure une sensation d'émerveillement et de joie. Les bambous sont un endroit idéal pour abriter les oiseaux qui savent qu'ils sont totalement protégés pendant la nuit, de la pluie et des prédateurs. C'est aussi un isolant phonique très efficace. Il me faudra du temps pour constituer cette ligne car les bambous coûtent cher à l'achat mais c'est le prix à payer pour ne plus voir les voitures qui passent sur la route, bien que je salue les agriculteurs qui passent tous les jours avec leurs tracteurs et qui me saluent en retour. Les gens sont gentils ici, et ça change des voisins prout prout de mon ancienne maison. Ici pas de voisinage du tout, la première ferme est à un kilomètre, je peux mettre la musique à fond si je veux bien que cela ne m'arrive plus souvent. C'est pourtant l'endroit idéal pour une petite rave.

lundi 23 octobre 2017

Rise and Fall


En l'espace de 5 minutes sur Twitter, j'ai perdu tout le bénéfice de 5 mois de travail et je ne peux que m'en prendre qu'à moi-même. Il y a encore une semaine ou deux, je vantais chez Brain que j'avais réussi à ne pas craquer ces dernières années et voilà, Bing. J'aurais bien du me douter qu'un burn-out arriverait, surtout après avoir suivi celui de Guy Birenbaum. 5 mois c'est long, surtout à mon âge, je n'ai pas passé une seule semaine entière chez moi depuis le mois de juillet et j'ai passé mes journées dans le train pour traverser la France. Je suis épuisé. Mon conseil : never tweet in a train. 

Il y a quelques jours à Nice, j'ai vu dans le regard des gens qui se sont occupés de moi cette gentillesse réservée qui disait "I'm sorry for you" et on m'a dit que je trouverais bien les mots pour m'expliquer parce que je savais écrire mais j'ai répondu non, il fallait surtout que j'adopte un profil bas. À mon retour, j'ai passé deux jours à couper des ronces et à aligner des pierres et tout ce que vous allez lire m'est apparu dans le calme de mon jardin. Et forcément, il fallait que je réponde parce que si cette affaire ne mérite pas un post, je me demande alors à quoi un blog peut servir.

Comme beaucoup de gens, je débloque quand je suis à découvert et non, ce n'est pas une formule poétique, c'est le résultat de 10 années de chômage. On ne se remet peut-être jamais d'un licenciement abusif et non justifié pour un média que l'on a soi-même créé, surtout quand on est obligé par les avocats d'un homme riche et célèbre de fermer sa gueule. Cette année, je n'ai pas été couvert par la Sécurité Sociale pendant au moins 4 mois parce qu'il y avait le renouvellement de la CMU et le formulaire est resté sur la table pendant tout ce temps parce que je n'avais pas la force de le remplir. La précarité vous force à ne pas faire ce qui est important, non pas à cause de la procrastination mais parce que l'injustice sociale vous empêche d'avoir l'esprit clair pour répondre aux questions idiotes qu'on vous demande. Voilà, vous avez une ALD, vous êtes séropo depuis 30 ans et ça vous mine tellement que vous montez les marches de Cannes et vous n'avez même pas de couverture sociale. Je vous jure que j'y ai pensé : avec ces chaussures en cuir Dior avec lesquelles je ne sais pas marcher car je n'en ai jamais eu de telles de ma vie, je me suis dit "Si tu glisses et que tu te tords le pied, comment feras-tu à l'hôpital?" Vous voyez une belle photo de festival mais moi je me dis : surtout ne glisse pas sur le tapis rouge. 

Vous croyez qu'on peut parler de ces choses? Vous portez ça comme une maladie inavouable, c'est comme ce dossier d'Allocation Adulte Handicapé que vous n'avez jamais rempli parce votre score de Karnofsky est sûrement supérieur à ce que demande le dossier, après tout vous êtes toujours capable de passer une journée dans le jardin sans manger parce qu'il n'y a rien dans le frigo et donc vous avez honte de réclamer à l'Etat que ce que l'on devrait vous donner de bon cœur car vous avez contribué à la société bordel. Mais non, ce dossier est la preuve que vous n'arrivez pas à joindre les deux bouts, que toute l'énergie politique que vous dépensez n'a pas de valeur pour obtenir une AHH parce que vous avez de la fierté et vous avez de la honte et vous ne savez plus lequel des deux vous immobilise le plus.
Vous croyez que je passe ma vie à me plaindre mais ce que je vous dis là, personne ne le sait, même pas ma famille, c'est un scoop. J'ai basculé dans la pauvreté à cause de mes soins dentaires. Vous allez voir une assistante sociale, adorable, qui sait ce que vous avez fait dans la vie, pas parce que vous lui avez dit, non elle est allée toute seule sur Google mais en fin de compte il n'y a pas d'aide pour payer vos soins dentaires et il vous faut un an pour payer le dentier de votre mâchoire inférieure et la seule solution c'est de se retourner vers les deux tantes de Montpellier qui ont un peu d'argent et vous êtes un homme de plus de 55 ans et vous faites la manche. Mais quand le chèque arrive, vous êtes fauché et vous êtes obligé de prendre cet argent pour payer le loyer en retard et l'assurance de la maison et la note d'électricité et finalement ce dentier, il met des mois et des mois pour être payé et ça vous tout en l'air parce que votre dentiste vous a fait un prix d'ami en plus. Alors quand, cet été, vous réalisez avec stupeur que votre bridge des incisives supérieures est en train de tomber, qu'il y a toujours une prémolaire qui vous manque ce qui fait que vous cachez votre sourire avec la main car il y a un trou que tout le monde peut voir, c'est toute votre image qui s'évapore car vous ne savez pas comment vous allez trouver les 2000€ pour payer les frais. C'est logique, on vieillit, les dents tombent comme par magie alors qu'on ne fait rien de spécial, la dernière fois mon bridge est tombé alors que j'étendais le linge dans le jardin et j'ai décidé d'en rire exactement comme ma grand-mère faisait quand il lui arrivait un truc désagréable. Comment voulez-vous draguer un joli mec de 26 ans quand vous passez un mois de vacances avec lui il y a 3 ans et que 2 molaires tombent, comme ça, en plein mois d'août, alors que votre dentiste est en vacances. Vous essayez de blaguer mais ce garçon de 26 ans ne voit qu'une chose : il sort avec un mec de plus de 55 ans qui perd ses dents et Bam, quelque chose est cassé, vous l'avez perdu. Je suis le cliché du sans dents, ces gens dont on se moque au plus haut niveau politique et qui ne peuvent même pas en parler parce que la bouche c'est le truc le plus tabou, c'est le baiser, c'est la fellation, c'est tout ce que l'on fait pendant l'amour et chez les gays c'est le sujet impossible à aborder, le symbole le plus stigmatisant de la vieillesse et ça, personne n'ose en parler, il faut que ce soit moi, encore une fois, qui se déshabille pour dire à la société que non, Président Macron, on ne peut pas attendre le fin de votre mandat pour avoir droit à des soins dentaires et des lunettes remboursées par la Sécu parce les mutuelles nous donnent rien, surtout quand on est au RSI. 
C'est un encerclement complet. Quand on vous invite au restaurant vous prenez un plat pas cher parce que vous ne voulez pas charger la note, quand on vous offre un verre dans un bar vous n'allez prendre que 2 bières parce qu'après ce serait abusé car vous ne pouvez pas offrir une tournée, quand vous êtes à l'hôtel vous n'êtes même plus à l'aise parce que la chambre est trop luxueuse et au lieu d'apprécier, vous êtes dans le calcul de ce que ça représente par rapport à votre RSA. Vous devenez un immigré dans votre propre pays, vous n'avez pas pris l'avion depuis des années, vous regardez ces pauvres qui arrivent sur nos rivages et vous vous sentez comme un frère pour eux et le pire c'est qu'il a forcement un Africain, un Kurde, un Afghan, un Syrien qui ferait votre bonheur et vous le sien, que vous pourriez aimer, aider, réconforter comme lui il pourrait vous aimer, vous aider et vous réconforter mais il y a un précipice entre vous et de quoi auriez-vous l'air si vous aidiez un réfugié uniquement pour l'aimer? À notre époque, ce n'est même pas politiquement correct.

Ce monde est abject, il le devient chaque jour davantage, ce n'est pas le miroir déformant de Twitter et des infos, non il devient effectivement plus intenable et tout cet amour à donner vous ne pouvez plus le donner parce que la solitude vous a enflammé, vous êtes dans le piège depuis des années déjà, vous n'avez pas baisé depuis la sortie de "120BPM", quelle ironie et il n'y a pas un seul jeune dans ce pays, gentil, barbu, poilu, qui serait intéressé à rentrer du bois avec vous, aller dans la forêt, faire des choses simples, même se branler devant un film porno sans tomber dans des systèmes bordéliques de sexe SM à la con. Cette beauté de la nature, vous en avez fait un livre mais personne n'est venu chez vous pour dire "j'en veux un peu" et les années passent et vos amis disent que ça va venir mais ça ne vient pas parce que la vieillesse gay c'est ça et tout le monde s'en fout alors que vous êtes soi-disant une icône gay - mais sans le sou, donc plus de voyages à New York et quand vous allez à l'étranger c'est parce que quelqu'un vous l'offre mais vous en avez tellement marre de la charité que ça vous fait horreur. C'est le syndrome du cadeau ou du mail gentil que vous recevez, ça vous prend des semaines pour y répondre parce que ne savez plus comment dire merci.
Quand votre père meurt il y a un peu d'héritage. Une partie de l'argent vous vous offrez des tatouages parce que vous voulez avoir un joli cadavre quand vous serez mort. Et puis un grand black vous écrit d'Auvergne et il est au le bord du suicide, au bout du rouleau, vous l'aidez, un autre morceau de l'héritage s'en va parce que c'est un mec génial et puis là vous avez les moyens d'aider vraiment quelqu'un, concrètement, en lui offrant le toit d'une maison. Au bout de plusieurs mois vous couchez avec lui et il a la plus belle bite que vous avez vue de votre vie mais 3 jours après il vous fait le coup du "Tu sais ça me dérange de coucher avec toi parce que tu es mon ami" et vous avalez l'ultime cliché de la non réciprocité. Le pire c'est que ce n'est pas parce que vous n'allez pas coucher avec lui que vous le foutez dehors, vous me suivez? Même quand vous êtes généreux, ça se retourne contre vous.

Quand vous êtes pauvre, vous devenez enragé. Et les super riches à la Weinstein, ça devient une manifestation du diable et de tout ce qui vous exclue et vous humilie dans la vie. Et ça vous rend fou, d'ailleurs tout le monde est devenu fou avec cette affaire. Vous avez essayé toute votre vie de vous comporter d'une manière correcte, il n'y a pas un seul rédac chef qui peut contredire le fait que vous ne les faites pas chier, vous donnez vos articles à temps, vous considérez à la base qu'ils sont débordés et donc vous leur facilitez la tâche. Vous respectez leur fonction parce que vous avez été vous-même un rédacteur chef. "BPM" sort, vous écrivez une tribune dans Libé que tout le monde adore même si c'est un appel au secours mais 5 mois plus tard, pas une seule proposition de chronique. Ah si, j'en ai eu une sur la nature, mon seul sujet non conflictuel, et on m'a proposé "le moins cher possible". 130€. Et je suis obligé de décliner car c'est de la confiture pour les cochons comme on dit. C'est mon métier d'être chroniqueur. Je l'ai fait depuis le Gai Pied en 1985 sur la musique, sur le sida, je peux le faire sur la nature, sur le porno, sur n'importe quoi et personne ne comprend. Et vous tournez en rond comme d'autres font des CV et reçoivent automatiquement des réponses négatives. "Oh comme tu écris bien Didier!". Mais ce n'est pas une pige et encore moins un salaire. "Oh tu as fait tant de choses!". Mais pas une seule récompense et maintenant, avec ce qui s'est passé sur Twitter, oublie la Légion d'Honneur, faut pas rêver hein. C'est le dédain qui pousse les gens à bout. On apprend à vivre sans chauffage parce que, tiens, c'est vrai ça, un sweatpant et un pull en laine c'est agréable pour dormir. On met de l'eau dans le jus de fruit pour le faire durer plus longtemps. On achète des sous-marques. On apprend à ne plus manger, je fais naturellement le ramadan au moins 3 jours sur 7, je commence à manger vers 18 heures, comme un endurcissement du métabolisme même si on sait que c'est pas forcément bon pour la santé. On espace les rendez-vous médicaux. On apprend à ne plus acheter de musique parce qu'on développe une théorie selon laquelle il y a trop de musique de toute manière. On vit avec une paire de chaussure par an (New Balance), un pantalon par an (Levi's ou Carahtt), 1 ou 2 pulls Uniqlo et c'est tout. Ça donne l'impression d'être bien looké mais finalement c'est un paravent de pauvreté. On devient invisible. 
Parmi les rares super riches que je connais, il n'y en a un seul qui me fait rire sur la mode, c'est David Mulliez mais c'est aussi parce que c'est le seul qui m'a aidé quand j'ai appelé au secours. Les autres sont des professions libérales mais la grande majorité ce sont des amis avec des petits jobs et ça je ne le supporte plus. C'est une chaîne de pauvreté. Les gays favorisés sont les premiers à me charger, ceux qui n'ont rien fait depuis des années et qui disaient déjà que je stigmatisais la sexualité gay quand je faisais des alertes sur le Christal et le Chemsex. You go too far.

Maintenant, dans le flot d'injures que j'ai reçues, je ne répondrai qu'à une seule. Un journaliste médical du service public me demande sur Twitter si je questionne les convictions sionistes des médecins qui me suivent et ça, c'est vraiment pervers. Alors je ne vais pas vous faire le plan du "j'ai des amis juifs" parce que ça c'est trop infamant mais ce qui suit, je ne l'ai jamais écrit.
Vous pouvez m'accuser de tout ce que vous voulez mais en 1990 j'ai choisi d'être suivi à l'hôpital Rothschild dans le service de Willy Rozenbaum parce que je savais déjà que toute une génération de médecins, femmes et hommes, à peine plus âgés que moi, tous d'origine juive, s'étaient engagés dans le sida parce qu'il y avait une communauté de destin dans cette maladie où les gens mourraient dans un état de cachexie telle que, forcément, ce n'était même pas la peine de le dire, ça leur rappelait les prisonniers des camps et leur propre histoire. Ils se mobilisaient dans cette maladie parce qu'elle était le symbole du rejet, de la peur, de l'intouchable. Quand on m'a proposé le Dr Gérard Israël pour remplacer le médecin qui me suivait, j'ai simplement vu que c'était un homme gentil avec qui je pouvais me confier et qui m'a suivi depuis 20 ans dans les pires moments psychologiques de ma vie. Tous mes ex qui cherchaient un médecin gay, je les ai envoyés vers lui. Ma dentiste Myriam Achour, c'est une des premières dentistes qui a accepté de soigner des séropositifs quand tant d'autres avaient peur de les approcher et je l'aime tellement que c'est la seule personne qui a le don de me laisser aller à pleurer, comme ça, sans prévenir (1 fois tous les 3 ans, je lui épargne ça le reste du temps) quand un ami meurt ou que je n'arrive pas à payer les soins des dents qui tombent. Ma premier ophtalmo, Lydie Zazoun, avant qu'elle ne quitte Paris, était la femme la plus belle que je connaissais et à l'époque où on allait tous faire des fond d'œil parce notre panique première était de perdre la vue à cause d'une rétinite à CMV, j'étais tout le temps dans l'étonnement surnaturel d'être suivi pour les yeux par une femme dont le regard était totalement magique et qui soignait nos frayeurs par des mots rares et réservés. Dois-je faire la liste complète? Mon cardio, tout les médecins qui me suivent sont d'origine juive et je leur dois, vraiment, ma santé et qui sait, ma vie. Et ça, sur la longueur d'une vie, je vous assure que ça vous apprend le respect.

Mon père spirituel est Larry Kramer, le fondateur d'ACT UP qui a écrit "Reports From The Holocaust" (que vous n'avez pas lu) et qui est la seule personne qui a établi le lien entre la pandémie du sida et la Shoah. Il a été critiqué mais comme il est riche, qu'il est allé à Yale, son livre a eu un retentissement si fort que j'ai commencé à écrire comme lui, en lettres capitales, quand je suis en colère. Mon style d'écriture, basé sur l'oralité, comme si je vous parlais directement quand j'écris, ça vient de lui. Il y a 10 ans, pendant une intifada, je me suis tourné vers lui pour lui demander conseil afin de gérer ma colère et il m'a répondu "Didier, j'ai abdiqué depuis longtemps sur ce sujet, il n'y a rien à attendre". J'étais déçu mais je l'ai compris en me disant que c'était sûrement la seule position viable mais voilà, moi je n'y arrive pas et tous les jours je vois sur Twitter que les maisons de Palestiniens sont détruites, que les logements sont construits au centre de Jérusalem, que l'eau est volée, que les gens meurent parce qu'ils doivent passer par des check points pour aller à l'hôpital et forcément, à force de voir que personne en parle, je deviens fou. 
Il y a 15 ans, j'ai essayé de retrouver le seul boyfriend israélien avec qui je suis sorti dans les années 80, je l'avais perdu de vue, c'est une des plus belles relations de ma vie, il était barbu, doux, il sentait bon, c'était un artiste bohème sans un sou et après toutes ces années je croyais qu'il était mort du sida. Quand je l'ai retrouvé, après de longs mois de recherche, il était content de m'écrire mais il a fini par me dire qu'il ne fallait pas que je parle de lui parce que ça pouvait lui poser des problèmes. Ça m'a crevé le cœur, je le retrouvais, il était en bonne santé, vivant à Jérusalem, mais nos mondes s'étaient éloignés à cause de la politique de nos pays. 
À 4 ans je ne sais pas comment mais j'ai compris tout seul qu'on devait partir d'Algérie et à 9 ans j'étais en colère pendant la guerre des 6 jours. À 10 ans j'étais pour les grèves de mai 68. Alors ne me reprochez pas mes convictions politiques, tout le monde a le droit d'en avoir en République, il paraît. J'ai une aversion totale pour tout ce qui ressemble à du colonialisme parce que je suis un produit de ce colonialisme et en tant que gay ça devrait être respecté. 


J'ai fauté et je m'excuse, surtout envers les personnes que je respecte comme Matthieu Duplay. Maintenant je vais poster ce blog sur FB et Twitter et après je fermerai mes comptes car je n'ai plus envie de vous voir. J'ai passé 5 mois à célébrer un film qui n'est pas le mien. J'ai déménagé depuis 3 mois et les cartons sont toujours là. J'ai une maison à repeindre et un livre à finir. J'ai 4 hectares à débroussailler. Comme mon seul luxe est ma liberté, je peux me permettre d'annuler tous mes engagements, comme la participation au festival Chéries-Chéris, j'étais heureux à l'idée de passer une semaine à Paris pour voir des films LGBT mais je n'irai pas, même à la projection du documentaire qui est fait sur moi, "The Doom Troubadour". Paris me dégoûte. À ce stade, je ne sais même pas si j'irai à Berlin mais une chose est sûre, c'est que je ne suis pas du tout dans l'humeur pour le Berghain parce que les gays Chemsex qui me font des leçons d'éthique, j'ai pas envie de les voir, surtout dans le noir. Cette semaine j'avais 3 rendez-vous à Paris pour mes bilans VIH, pour la dermato et la dentiste et je n'irai pas, j'ai envoyé ce matin 3 lettres pour m'excuser et pour prendre un autre rendez-vous. Je serai content de me retirer de FB et de Twitter pour quelques mois, et quand je reviendrai ce sera selon mes règles. C'est pas la peine de me téléphoner, je ne réponds pas. Je vous souhaite une bonne année 2018

jeudi 12 octobre 2017

Tour de France



Le moins qu'on puisse dire, c'est que  depuis plus de 4 mois j'ai fait la promo de "120BPM". Pendant les débats, je me présente des fois comme l'homme à tout faire du plan média, le PR non-officiel, la fille facile qui répond toujours aux interviews. J'y ai beaucoup réfléchi, surtout au début, après Cannes, quand j'ai vu ce buzz arriver et que la première réaction a été de tout refuser par réflexe de protection. Et puis, il y a quelque chose avec le cinéma, c'est une industrie effrayante qui s'infiltre par tous les petits trous et quand on est sur FB, Twitter, Tumblr et le reste, ce sont finalement des gouffres aussi grands que celui de Padirac (souvenir d'enfance). Alors j'y suis allé parce que j'aimais trop le film et que les producteurs étaient sympas, ce qui n'est pas toujours le cas, surtout en France. Je  considère que c'est mon boulot d'expliquer au public le contexte de ce film. J'ai pris mon petit sac et j'ai passé pas mal de temps dans le train, allant là où on me demandait, imaginant que je rencontrerais au passage un homme pour une nuit ou plus. Rassurez-vous, il ne s'est rien passé, c'est toujours pareil.

D'abord il y a eu Saint-Étienne parce que Robin Campillo était là avec Arnaud Valois que je rencontrais pour la première fois.  Réservé, pas distant mais pas assez proche non plus, ce que je comprends tout à fait, j'étais content de le voir et il y avait Franck de Mémento que j'apprenais à connaître - un homme drôle et attentionné, toujours une bonne combinaison. J'étais dans une ville que j'aime, dormant pour la première fois dans le nouvel appartement de Rodolphe et son mari Stéphane, encombré de boîtes à rythme, d'instruments de musique et tout un bordel de dudes. Et deux chats.

La salle était remplie, il y a eu deux projections simultanées je crois et j'ai revu "120BPM" pour la seconde fois après Cannes, assis au premier rang (vraiment trop près de l'écran) avec Rodolphe à qui j'ai tenu la main pendant tout le film. Pas pour le réconforter, il est assez costaud pour ça mais juste parce j'en avais envie et ça me rappelait quand on était ensemble. Le débat avec Campillo et Arnaud fut bien, j'ai compris qu'avec Robin on faisait un bon tandem, lui abordant les aspects techniques et politiques du film et moi faisant le clown comme d'habitude. A un moment, Robin a dit un truc qui m'a désarçonné, ma voix lui rappelait celle de Jean-Luc Godard et j'ai compris ce qu'il voulait dire, cette diction parfois traînante, cet accent dont on ne sait pas d'où il vient, une manière de parler sans bullshit. Godard du sida, ça sonne bien.
Après le film, personne ne voulait vraiment partir. On est restés une vingtaine au bar du cinéma, un endroit sympa avec un barman gentil et un assemblage d'amis de Rodolphe et de jeunes queers du coin tous intéressants, très dans une approche politique et précaire des sujets gays. La journaliste du Nouvel Obs qui m'accompagnait regardait ça avec gourmandise, une discussion entre les jeunes et l'ancien. 
Ensuite on est rentrés à l'appartement de Stéphane et Rodolphe, ce dernier mettant de bons disques mais un poil trop fort et une nouvelle discussion avec Dominique Thévenot, un daddy que j'adore qui a tout fait et tout connu, quelqu'un que je mets proche de Nikos Karolas d'Athènes, ces gays juste un peu plus âgés qui ont toujours des histoires magnifiques à raconter.

Je n'ai pas fait les grandes avant-premières à Paris à part celle du cinéma des Lilas car je me trouvais déjà dans une impression de débordement. Comme je disais plus haut, la puissance de la promotion du cinéma n'a rien à voir avec ce que je connais, et god knows que j'ai contribué à des buzz importants dans le passé. J'ai refusé trop vite les premières invitations de Bordeaux et d'autres villes, pourtant avec qui j'avais des liens associatifs sincères. Pareil pour le festival de Douarnenez et le grand festival de formation d'Alternatiba : j'ai  raté de belles occasions de me trouver entouré de jolis hétéros écolos qui sont au cœur d'un de mes plus grands fantasmes sexuels. Et puis mon déménagement n'était pas terminé, il y avait des choses dans la maison à jeter ou à vendre, bref j'avais le sentiment de ne pas pouvoir tout faire.

Présenter un film et mener un débat ensuite est relativement facile. Le film est en vedette, c'est lui que le public vient voir donc on a une position de retrait. Mais quand le film est si émotif, on ne présente pas seulement le cadre d'une œuvre, on l'accompagne. "120BPM" se termine par un long générique silencieux qui aggrave la claque reçue pendant la dernière demi-heure et il faut savoir retourner ce choc en blaguant avec le public. "Ça va, vous avez pas trop morflé?" est une manière simple et attentive de dire " OK, je vais essayer de vous aider" et les questions se libèrent plus facilement. Chaque ville et chaque cinéma sont différents et pour moi, habitué depuis des années à des débats associatifs où j'attire un maximum de 50 personnes, être confronté à des salles pleines est une manière excitante de faire un show. Je commence toujours par des notes amusantes pour finir avec le bazooka. Je considère que si le public reste jusqu'à la fin du débat, même s'il a raté un dîner à cause du film qui dure 2h20, il est mûr pour un message fort. C'est à la base des appels à la révolte ou, au moins, à la riposte.

Dès les premières projections, j'ai réalisé ce que j'ai dénoncé sur FB, il y a relativement peu de gays à ces projections. On a beau dire que les avant-premières de l'été ont attiré beaucoup de gays et que dès la commercialisation du film, ils étaient nombreux dans les salles. Mais je sais reconnaître quand les gays regardent ailleurs, j'en ai fait une spécialité de ma carrière. Quand j'arrive dans une grande ville avec une foule de mecs sur les apps de drague locales, je vois une démographie d'homosexuels qui n'a pas du tout envie de participer à un débat sur un film qui est en train de devenir un phénomène culturel. Même parmi ceux que je connais, il y a encore plein de gays qui ne sont pas allés voir "120BPM" par crainte d'être confronté à des traumatismes. Ou par pure flemmardise. Il est donc intéressant de noter que lorsqu'un film réalisé par un gay avec une équipe d'acteurs remplie de gays affirmés sur un sujet éminemment gay devient un événement, une partie non négligeable des gays n'y va pas. Et je suis le seul à pouvoir donner un tel avis car j'ai traversé la France en plusieurs directions et le constat est le même partout. Le public est largement formé de femmes de tous les âges, de jeunes, et une petite minorité de gays, rarement dans la trentaine. Je peux les reconnaître, je regarde le public droit dans les yeux.

Bayonne
C'est ma ville préférée en France (je ne connais encore pas assez bien Marseille mais ça va changer). Bayonne a le don de me remuer, à chaque fois c'est un voyage spirituel. Txetx m'attend à la gare et comme d'habitude, tout est déjà prêt quand j'arrive. Plusieurs interviews avec des médias Basques, un grand papier dans Sud-Ouest où on fait notre coming-out de "frères militants" et le plaisir de voir tous ces hommes magnifiques dans le vieux Bayonne. Dès mon arrivée, direction le cinéma Atalante où deux projections de "120BPM" sont programmées à la suite dans une salle surchauffée. Il y a Jon Palais de Bizi et le président de l'association LGBT basque Bascos qui m'accompagnent en introduction du film et pour le débat. Pendant la projection, pas un moment de répit : signature de livres, interviews, je commence à avoir la tête qui tourne et puis je revois des amis pas vus depuis longtemps, Peio et Frédéric Forsans, ces hommes hétéros que j'adore avec qui je me sens si proche. Au second débat, je suis moins bon, je commence à fatiguer car le voyage en train du matin commence à se faire sentir. Il y a un couscous délicieux qu'on mange à table sur le trottoir avec l'équipe du cinéma à qui je raconte les potins du film à Cannes. Je dors dans l'appartement de Txetx où un nouveau matelas m'attend dans la chambre d'amis.
Le lendemain, interview à la librairie Elkar, signature de quelques livres, on m'offre un livre sur Ramiro Arrue, mon peintre basque préféré. L'après-midi, réunion de travail avec Bizi sur la stratégie de l'association. Je m'enfonce de plus en plus dans l'ambiance basque.

Le lendemain, direction Pau dans le van increvable de Txetx. Au volant, il me lit des extraits du Guide du pèlerin de Saint Jacques de Compostelle (XIIème siècle) qui décrit le peuple basque comme le pire des obstacles sur le chemin du pèlérinage. Les Basques sont vus comme le plus barbare des peuples, sale, obscène, violent, sans culture, vivant comme des animaux et ça nous fait rire. Je demande à Txetx de ne pas prendre l'autoroute vers Pau mais plutôt la nationale pour voir la campagne car j'ai aussi une affection pour le Béarn (on passe pas loin de Salies-de-Béarn où j'avais passé quelques jours dans la maison de Jacques Renaud et sa femme avec Robert dans les années 90).    
A Pau je suis accueilli au Méliès par l'équipe du cinéma et Matthieu Lamarque avec qui je m'entends instantanément. Et puis il y a mon amie Solange, fille de Pau, peut-être ma première fan féminine, une femme qui me suit depuis des années et que j'aime énormément, qui a le même accent des Landes que Jean-Marc Arnaudé qui ne me parle plus depuis dix ans. Cette fois-ci, je lui ai apporté un sac de noix de mon jardin car la dernière fois, elle était venue avec des cadeaux. Sachant que je ne voulais pas me trimbaler des objets encombrants, elle m'apporte un joli petit aimant en métal,  c'est le genre de folk art que j'adore. Les gens m'offrent des cadeaux, c'est nouveau, et ça me déstabilise. Je ne sais pas quoi dire. La salle du Méliès est remplie, c'est un beau cinéma et le débat après la projection est formidable. À deux reprises, je suis au bord des larmes en parlant des migrants et en faisant le lien avec la crise du sida qu'on a connue. Sur le chemin du retour, sur l'autoroute dans la nuit, on écoute de la musique et Txetx me raconte ses histoires de baston indépendantiste quand il était jeune. De retour chez lui, avec une bière, je lui fais découvrir le clip de "Rapper's Delight" qu'il n'avait jamais vu alors que c'était un des 2 morceaux de défouloir total sur lequel ses amis et lui dansaient comme des dingues après les manifs d'affrontement massif.

Dans mon lit, tout d'un coup, enfin seul, je sens les larmes qui coulent et je ne peux pas m'empêcher de pleurer. Depuis la sortie commerciale du film, je reçois sans cesse des messages sur Messenger des gens qui sortent du film et qui ont besoin de dire à quel point ils ont été remués. Des gens que je connais mais surtout des gens que je ne connais pas. Je suis obligé de faire un post sur FB pour leur demander gentiment de m'envoyer moins de messages. Un mois après Cannes, c'est le moment de la décompression, je prends conscience du raz de marée émotionnel qui me tombe dessus. La beauté des hommes basques de Bilbao que je vois sur Tinder fait le reste. Je suis sur un volcan émotionnel et je suis seul.
Comme je suis fragile, Malika m'amène l'après-midi à la plage de Bayonne. On s'aime beaucoup depuis des années, on parle souvent de l'Algérie et de politique, elle me montre une photo de son fils qui vit à Paris. Arrivé sur la plage, je vais directement à l'eau, je ne suis pas allé à la mer de tout l'été et tout va tout de suite mieux. La mer me recale, me rassure. Chaque voyage au Pays Basque a le don de me transformer, tous les gens que je rencontre me font du bien, si je ne vivais pas là où je suis c'est vraiment l'endroit où j'aimerais finir mes jours. Je suis nourri par les discussions avec tout le monde, c'est un bain culturel, politique et érotique. J'y trouve la camaraderie entre hétéros et gays que j'aime tellement.

Ces derniers jours se terminent avec un défi personnel : il faut vite remonter à Paris pour le 28 Minutes de Arte avec Philippe Mangeot. C'est la seule télé que j'accepte de faire et je suis très tendu. Mais les retrouvailles avec Philippe que je n'ai pas vu depuis Cannes sont joyeuses. Dans la loge, j'ai préparé les sujets que je veux aborder mais je finis par comprendre que nous n'aurons que quelques minutes à l'antenne. Je n'aurai pas le temps d'exposer mon point. Tant pis, je me laisse faire et Philippe parle beaucoup, il rentre de vacances et il est plein d'énergie. Je suis content d'être avec lui même si je n'ai pas pu dire ce que je voulais. 
Tout de suite après, j'enchaîne et je retrouve ma bande d'amis au Louxor pour voir le film. L'idée était d'aller à une séance normale, sans tralala ou avant première, juste pour passer un quality moment ensemble. Il y a Alice et Thomas, Mustapha et son mari, Jean Christophe, Jean-Luc, Isabelle Meda et Frédéric Gibout que je n'ai pas vus depuis longtemps, il y a aussi Simon Collet et Stéphane Trieulet. A la fin du film, deux femmes en pleurs restent dans la salle dont une vraiment bouleversée que je réconforte d'un geste sur l'épaule. C'est la troisième fois que je vois le film et il me fait toujours de l'effet. Maintenant je me focalise sur des tout petits détails. Je commence à dire à tout le monde qu'il faut le voir deux fois en fait. La première pour absorber le choc, la seconde pour la beauté de l'ensemble. On passe une bonne soirée chez Alice.

Saint-Denis
Particulièrement heureux de faire une projection dans cette ville que j'aime par sa mixité et son dynamisme. Lors de la signature à la librairie Folies d'Encre, je fais un speech parfait, je suis en forme, il y a beaucoup de monde, beaucoup de femmes. Au cinéma Le Grand Ecran,  je suis accompagné du président d'Aides Île-de-France et de Madjid Messaoudene, conseiller municipal de la ville. Bon débat où le sujet principal tourne autour de la tolérance entre les différentes communautés. Je commence à découvrir des directeurs de salles de cinéma qui m'impressionnent par leur gentillesse et leur générosité. Je voudrais que ça dure plus longtemps.

Caen
Quelques jours plus tard, retour à Caen et cette fois l'université a fait les choses en grand. 650 personnes, je n'ai jamais vu une telle queue pour voir le film. C'est à partir de Caen que je remarque que le public évolue. Quelques notables, pas mal de lesbiennes, beaucoup de jeunes, très peu de gays alors que le débat est organisé avec le centre LGBT de la ville. En terme de foule, Caen est le sommet de cette tournée, j'ai rarement eu l'occasion de parler à autant de personnes d'un coup. Il y a quand même beaucoup de monde qui part à la fin du film, mais c'est tout à fait normal. Tout se passe bien, je rentre chez moi le lendemain content et inspiré.

Mâcon
Quand je prends le train vers Lyon ou Mâcon, je suis toujours émerveillé par les paysages que le TGV traverse à grande vitesse. C'est pratiquement l'endroit de la France que j'aime le plus regarder, j'aime ses grandes vallées et ses immenses prairies saupoudrées de vaches blanches, on dirait que la laideur de l'agriculture moderne n'a pas envahi cette région. En arrivant à Mâcon, le relief se plie et se contracte, les vignes sont superbes et je suis encore attendu par un autre directeur de cinéma adorable. La salle n'est pas remplie mais ce n'est pas grave, parler avec peu de personnes, c'est mon boulot de berger. Le soir, je dors dans un hôtel un peu trop chic, du coup le matin je me trompe de gare mais j'arrive à temps à Montpellier où je rencontre un autre directeur de salle de cinéma formidable, c'est vraiment une série.

Montpellier
C'est une ville que je connais bien, une partie de ma famille y habite mais mes tantes sont trop âgées pour venir voir un film pareil, d'ailleurs je ne leur ai pas dit que j'étais en ville. Au cinéma Utopia, je retrouve Patrick Cardon, toujours pareil, drôle, grande dame, Hussein Bourgi, Jesse Hultberg et son mari. Il y a deux projections simultanées car il y a trop de monde. Le débat est super dans une salle où, pour la première fois, une partie du public ne part pas à la fin du film. Montpellier signe le changement démographique du public : désormais, comme à Caen, c'est une majorité de jeunes qui viennent. Ils ont compris, à travers les médias et le bouche à oreille, que ce film est fait pour eux. À chaque fois, le sujet de l'éducation sexuelle revient, toujours plus insistant. Les jeunes sont furieux de voir que l'enseignement sexuel est si mal fait dans les collèges et les facs et je les encourage à s'organiser localement, lycée après lycée, sur Facebook et ailleurs, pour contrer l'influence de Sens Commun qui s'oppose à l'éducation sexuelle.  On sent cette génération bourdonner, pleine d'envies et de frustration. Un haut niveau de communication dans la salle.

Paris
Invité aux rencontres Fnac à l'espace des Blancs Manteaux, je me retrouve à signer des livres mais c'est surtout le débat avec Robin Campillo qui me fait plaisir. Parler avec lui est une récompense, on raconte des histoires drôles sur Act Up et sur le film, j'adore tout chez lui que je n'ai pas vu depuis Saint-Etienne et désormais le film est un blockbuster. On a alors dépassé le cap du demi-million d'entrées. Il y a aussi Franck de Mémento et à la fin on décide d'aller prendre un verre au Cox où je n'ai pas mis les pieds depuis longtemps, la dernière fois c'était avec Rodolphe mais j'en suis pas sûr, ça doit remonter à plus longtemps encore. Rodrigue est super content de nous voir. J'en profite pour poser des questions sur le film à Robin que je n'osais pas poser avant, comme, c'est quoi l'histoire de ce garçon dans la scène du zap au lycée? Pourquoi le voit-t-on si bien dès le début de la scène et jusqu'à la fin?  Et puis pourquoi Boston est mentionné au moment de la cassette de musique? Il ne s'est pourtant rien passé dans le coin au niveau de la House ou de la techno! Est-ce que je peux l'accompagner à Londres pour faire venir Jimmy Somerville ou à New York pour essayer de faire traduire mon livre sur Act Up? Le Cox est toujours pareil, on passe un bon moment, tout le monde est gentil. Je rentre seul à l'hôtel, épuisé.

Fontenay sous Bois
Quelques jours plus tard, Université populaire de Fontenay sous bois, invité avec Alice Rivières du collectif DingDingDong qui travaille sur la maladie d'Huntington pour parler de l'impact des malades dans la recherche et les soins. Une cinquantaine de personnes seulement mais un accueil adorable de la part de tout le monde. Ludovic Bouchet est venu avec sa femme, c'est une joie de les revoir tous les deux, je reste longtemps à discuter. 
Le lendemain, journée chargée avec déjeuner avec Ian Brossat, puis rendez-vous à la mairie de Paris sur le projet des archives LGBT sida, puis signature pour les Mots à la Bouche à la mairie du IVème arrondissement avec Christophe Girard. Plus de 200 personnes, Marc Endeweld sourit du fond de la salle, il connaît mon discours par cœur, il y a des amis, des anciens d'Act Up et les nouveaux et il y a tellement de livres à signer que j'en ai le tournis. Beaucoup de messages d'affection de la part d'inconnus et puis ces lectrices fans qui me suivent sur Facebook ou Twitter et que je rencontre pour la première fois. Ça ne m'était pas arrivé avant, ça doit être le signe d'un tournant littéraire, je vois désormais que mon cœur de lecteurs n'est plus dans le milieu gay mais dans le lectorat féminin. 

Nantes
A Montpelier, dans la salle, il y avait aussi Pr Jacques Reynes que je connaissais à travers les réunions de l'AC5 à l'ANRS. Pendant ces années de travail avec les chercheurs, j'ai découvert cette génération de médecins qui ont fait bouger les soins et la recherche en province. Je sais que c'est mon pragmatisme qui les séduit, ils se plaignent de la lourdeur du système des COREVIH que j'ai toujours considéré comme une usine à gaz mais mon point est : dans l'immense unanimité médiatique sur "120BPM", pas un seul article à abordé un angle médical. Le milieu associatif a bien sûr bénéficié de toutes les louanges mais on a oublié de rappeler à quel point nos vies de séropositifs ont été sauvées par un corps médical exemplaire. Que serais-je devenu sans certaines infirmières à Rothschild, sans ma dentiste, sans mon ophtalmo, toutes ces femmes qui ont été les premières à monter au créneau? Alice a été la première à me le dire, je devrais faire un article sur le sujet. 
 Nantes, j'arrive devant une salle comble de 350 étudiants en médecine et le débat est mené avec Pr Raffi du CHU de la ville, un hôpital qui a été leader dans le développement des antiprotéases et du VIH en général. Raffi était aussi à l'AC5, on a pratiquement le même âge, je l'aime beaucoup, et le débat est rapide, avec un public qui, encore une fois, reste après le film pour discuter. Tout l'échange sur le médical est intense, ce qui me change des rencontres précédentes. Il y a plein de beaux mecs. 
Apres on va prendre un verre avec les étudiants qui ont organisé la rencontre. Il est 1h du matin, il fait doux, les jeunes sont dans la rue à boire et draguer à côté de l'hôpital, j'aime vraiment beaucoup cette ville. Pas un seul gay identifiable au cinéma. Le matin, je dois me lever tôt pour prendre le train et j'oublie les billets dans la chambre de l'hôtel, presque trop luxueuse encore une fois.

Angers
Sur le chemin, je réalise que c'est mon dernier voyage autour du film. Finalement, je n'ai pas fait tant de villes que ça mais ça m'a pris beaucoup de temps et beaucoup d'énergie. Stéphane Corbin m'attend à la gare et il a tout organisé pour moi. C'est un des rares militants LGBT en qui j'ai confiance, on est d'accord sur tout. Si le mouvement LGBT était dirigé par des personnes comme lui, on aurait déjà obtenu ce qu'on nous refuse depuis des années. La salle est remplie, ce qui est un exploit alors que le film est sorti depuis plus d'un mois maintenant mais les représentants de Aides ont visiblement oublié de venir, ce qui dit tout vraiment. Désormais, à chaque rencontre, je martèle que Aides ne fait pas son travail en direction des migrants alors que c'est normalement leur prérogative : dépistage de personnes marginalisées, écoute, information, remontée des infos du terrain. Je suppose qu'ils attendent des "budgets fléchés" pour faire leur boulot. Malgré tout, la fatigue est réelle lors du débat, je ne suis pas aussi bon que d'habitude, et puis je suis toujours moins à l'aise quand je suis filmé.

Je suis bien sûr conscient que les grandes villes n'ont pas été celles que j'ai visitées. Ces grandes villes ont eu la présence de Campillo. Mon travail était d'accompagner le film pour délester Robin qui, depuis deux mois, travaille surtout sur la promotion du film à l'étranger. J'étais heureux de rencontrer tout ce monde, écouter les gens, essayer de les motiver dans l'engagement à un moment où tout le monde déserte le milieu associatif LGBT. "120BPM" et la réédition de mon livre sur Act Up m'ont réparé après des années creuses et difficiles, marquées par l'abandon de deux amis très proches qui ne me parlent plus, quelque chose qui m'a fait plus de mal, finalement, que ma solitude affective. Tout ce travail, je l'ai fait seul avec l'aide de Franck de Mémento et Cécile Gateff de Denoël mais tous ces articles, ces tribunes, c'est moi tout seul, sans agent, sans attachée de presse, sans plan media. Je construis un momentum qui se dirige vers la projection de "The Doom Troubadour", le premier docu qui me laisse parler et qui sera projeté lors du festival Chéries-Chéris de novembre dont je suis membre du jury. Mon rêve est que mon livre sur Act Up soit traduit en anglais. J'espérais aller à New York pour la première afin d'essayer de rencontrer des éditeurs mais cela ne s'est pas fait. Tchip. Je commence à en avoir vraiment marre de voir que mes amis américains ou anglais n'ont finalement rien lu de ce que j'ai écrit toute ma vie. Cela fait 17 ans que je vis avec cette injustice alors qu'une grande de partie de mon écriture est en direction du monde anglo-saxon. Chacun de mes livres a été écrit avec une ouverture vers l'étranger. C'est pour ça que je n'aime pas le monde de l'édition, je le trouve incapable, il ne cherche absolument pas à exporter ses idées. Et quand ces idées sont forcément minoritaires, c'est un fonctionnement qui rejoint d'autres fonctionnements d'isolement culturel et politique. Arriver à 60 ans et ne pas pouvoir s'adresser à l'Amérique quand toute sa vie a été nourrie par ses hommes et sa culture.  C'est une manière de vous rabaisser pour ne jamais pouvoir discuter d'égal à égal. Et ça, on sait ce que ça veut dire. 

jeudi 17 août 2017

Le feu




Il y a un an exactement, jour pour jour, j'ai accidentellement mis le feu à un hectare de sous-bois et c'est une des raisons pour lesquelles je n'ai pas écrit sur ce blog depuis longtemps. Je me considère assez précautionneux pour ne pas faire de conneries chez moi mais cette fois, I fucked up. I really fucked up. Je ne dis pas ça souvent, profitez-en. C'est une longue histoire mais elle a des cotés amusants.

Picture yourself, le 17 août 2016. C'est la canicule, même en Normandie, il n'a pas plu depuis longtemps. Je me lève et je reçois un mail qui me rappelle que je suis fauché et je suis contrarié. Pour me changer les idées, je décide d'aller nettoyer le terrain de la maison dans laquelle je vis désormais. Je me dis qu'un feu me fera du bien, depuis toujours j'ai une relation thérapeutique avec le feu, dans le jardin comme dans la maison avec la cheminée. Quand j'arrive, au lieu de me diriger vers le fond du terrain qui est un endroit toujours humide où un tas de branches m'attendait, je décide de faire un feu près de la maison, quelques broussailles, des ronces surtout. Dès le début, je fais le mauvais choix, je suis contrarié, j'ai besoin d'une satisfaction rapide sinon instantanée, je ne réfléchis pas, je fais le con. Je prépare le feu, je ratisse tout autour pour délimiter le foyer mais je ne tire pas le tuyau d'arrosage au cas où ça dégénérerait. Il est 13h, c'est une belle journée.
Ai-je mentionné que le feu donne sur le début de la forêt? Tchip. Je lance mon feu qui part bien (c'est la canicule) et en 5 minutes tout est consommé. Ça s'est bien passé. Non, en fait. Je découvre que ce terrain pierreux fourmille de cailloux qui se brisent sous l'effet de la chaleur et quelques-uns sont projetés à quelques mètres. Il y a de la mousse séchée, des feuilles mortes de houx et de chêne, des genêts. En quelques secondes, une lame de feu se forme sur le bas de la forêt. Je cours avec ma pelle, j'essaye d'éteindre les flammes qui font désormais un mètre de hauteur, je glisse sur les rochers, les flammes grandissent et s'étalent, je réalise avec stupeur que je viens de me faire déborder. Des voitures s'arrêtent sur la route, les gens appellent les pompiers et je ne peux plus rien faire, la chaleur est trop forte et le tuyau au d'arrosage est trop loin.

Les pompiers mettront 20 minutes pour arriver et j'assiste, abasourdi, à la progression lente mais soutenue du feu.  Heureusement, il n'y a pas de vent (je n'aurais pas brûlé quoi que ce soit, je suis con mais pas fou à ce point), mais l'incendie avance sans obstacle. Régulièrement, un houx s'embrase dans un bruit fracassant et les feuilles vertes claquent dans l'air, les flammes avancent dans un sous-bois envahi de ronces et de fougères Aigle, un matériau aussi volatile que la paille. A ce stade, tremblant en attendant les pompiers, je me suis mis à l'ombre, près de la voiture, la tête dans mes mains, au bord des larmes. Je suis aussi brûlé sur les jambes, les bras, les mains mais curieusement ma barbe n'a pas cramé. Je mets tout de suite sur les brûlures mon remède qui guérit tout, celui qui est toujours dans ma voiture, le baume japonais Menturm que m'a envoyé Madjid. Les voisins arrivent, ce sont des agriculteurs et la femme m'insulte tout de suite : "ça devait arriver! Nous, les agriculteurs on nous fait chier tout le temps mais ça au moins on ne le fait pas! Vous êtes en train de brûler aussi notre terrain!". Je suis étonné qu'on aborde tout de suite le désarroi de la condition paysanne mais comme je suis fils d'agriculteur, je prends bien la critique, mieux, je la confirme en admettant que je suis un gros con. Ça la calme tout de suite, son mari arrive et il est plus gentil, puis le maire du village et chaque nouvelle personne est accueillie par un mea culpa de ma part. Pour un mec qui va s'installer dans le coin, c'est la pire manière de se présenter.

Les pompiers arrivent enfin après 20 minutes qui restent un des pires moments de ces dernières années. Quand je me suis cassé la jambe il y a 5 ans, c'était effrayant mais plus fun. Les pompiers râlent, il fait une chaleur pas possible (c'est la canicule), mais ils se mettent tout de suite au travail et les lances éteignent le feu qui court aussi sur le fossé bordant la route. Le chef de gendarmerie arrive et prend le contrôle des opérations, je lui raconte tout, il me demande pourquoi je fais un feu à côté d'une maison qui ne m'appartient pas, je lui explique que je nettoie le terrain avant de m'y installer. Il me rappelle que seuls les agriculteurs ont le droit de faire un feu, ce que je savais. Comme c'est la province et que c'est la Gendarmerie, l'homme est correct, poli.
Assis sur une pierre, je regarde les pompiers travailler. Un autre camion citerne arrive, plus gros, les lances sont plus longues et les pompiers cherchent tout de suite à circonscrire le feu qui monte vers la forêt. S'il arrive à la crête, limite de mon terrain, rien ne pourra l'arrêter car il sera hors de portée des secours. Pendant deux heures, je vois arriver un troisième, un quatrième puis un cinquième camion citerne et le feu n'est pas entièrement éteint. Je n'arrête pas de trembler, je suis sous le choc. Deux journalistes de la presse locale arrivent comme des vautours, je leur raconte ce qui s'est passé en leur demandant de ne pas mettre mon nom dans l'article. Non je ne veux pas être pris en photo. Tout le monde me regarde comme si j'étais redevenu un enfant de 10 ans mais tout le monde est finalement gentil, c'est la campagne, ça arrive et surtout les gens comprennent (parce que je n'arrête pas de le dire) que je suis vraiment vraiment désolé. La voisine vient me voir et s'excuse de son emportement et je lui dis "Non, je le mérite, vous aviez raison", le maire fait venir quelqu'un pour tronçonner un arbre mort qui se consume sur pied, comme un totem calciné. Un à un, les pompiers descendent se reposer à l'ombre pensant que les autres éteignent les dernières flammes. Je demande au gendarme si je vais être inquiété. Il me répond qu'une amende est probable, il faudra venir à la gendarmerie pour faire une déposition. Super, moi qui venais me changer les idées à cause de mes problèmes de fric...

Au bout de 3 heures, le feu est calme et le gendarme s'approche de moi
"- Monsieur, je n'ai pas vu que vous étiez brûlé
- Oui je vais aller aux urgences, j'attendais de voir comment ça se passe ici
- Mais vous n'allez pas aux urgences tout seul, j'appelle le Samu tout de suite, je ne vous laisse pas partir comme ça, on dirait que vous avez des brûlures au 3ème degré"
Déjà, ma peau est boursouflée sur les jambes, les bras surtout et les genoux sont en sang parce que je me suis éraflé sur les rochers en essayant d'éteindre le départ de feu. J'ai mal mais j'ai surtout honte et mon cerveau a mis la culpabilité au premier plan. Très vite, le Samu arrive. Je prends mes affaires, monte dans le camion et je me trouve entouré d'une secouriste et de trois hommes et c'est là, forcément, que je réalise enfin la douleur physique. Le personnel est tout à fait au courant de la procédure liée à une personne séropositive : questionnaire rapide sur les traitements, le niveau de la charge virale et des CD4, etc. On me donne les premiers soins, j'entends pour la première fois "Écoutez, vous avez honte mais la maison n'a pas été inquiétée, vous n'êtes pas brûlé au visage, ce n'est qu'un bout de forêt, ça pourrait être pire". Je pense à l'espace naturel que je viens de détruire, la végétation noire, ce trou géant sur le côté de la route, recouvert de cendres. Il est 17h et je suis toujours tremblant, direction l'hôpital d'Alençon.
Je le connais bien maintenant, j'y ai découvert mes problèmes cardiaques en 2008 et c'est aussi cet hôpital qui a soigné ma jambe cassée en 2012. Sur le lit, je réalise l'étendue des brûlures. Pas joli à voir, ça fait extrêmement mal mais je suis tellement choqué par ma connerie que les premiers soins ne sont pas si douloureux, il faut surtout nettoyer les plaies et recouvrir d'une crème. Très vite, je ressemble aux danseurs momifiés du clip des Daft Punk, "Around The World". Mes jambes, mes bras et  mes mains sont recouverts de bandages. Chaque nouvelle personne qui arrive dans la chambre est accueillie par un "Je suis désolé" de ma part et ça commence à être ridicule. J'appelle mon ami et voisin Ray pour qu'il m'amène chez moi, please. Il y un truc cool avec les Anglais, même quand ils sont effrayés de vous voir dans un tel état, ils ont toujours cette retenue qui atténue le drame. "The great British reserve". Ray connaît ma passion pour le feu, il était logique que ça m'arrive un jour. Sur le chemin de ma maison, je m'arrête chez le pharmacien pour prendre des antidouleurs. La tête des gens. Avant de partir de l'hôpital, on m'a donné le calendrier des soins. Je dois venir tous les jours pendant au moins 15 jours pour changer les pansements. C'est la mi-août, mon été est déjà foutu.

Arrivé chez moi, je suis enfin seul, ce que j'attendais depuis plusieurs heures. Allongé sur mon lit, je tremble toujours. Un incendie, c'est traumatisant. Des visions de flammes ne cessent de resurgir devant moi, le regard des gens, les arbustes en feu, c'est un cauchemar. Je prends un Lexomil et un joint, ça aide mais pas vraiment. Impossible de dire ça à ma mère qui vit à 20kms, ça serait invivable. Je n'arrête pas de penser aux répercussions légales et pratiques. Une amende? Une plainte? Un problème d'assurances? Je reste deux heures à regarder le plafond de la chambre. Comme il est presque 21h et que je suis épuisé, je décide me coucher et d'attendre le lendemain.

La nuit est bien sûr riche de cauchemars pyrotechniques. Au matin je suis toujours aussi mal. Je ne peux pas me doucher à cause des pansements et de toute manière ce serait trop douloureux. Je me concentre sur mon premier rendez-vous à l'hôpital. Je rencontre l'infirmière qui va s'occuper de moi pendant les 20 jours suivants. C'est une dame de 55 ans à peu près, typique normande, gentille mais un poil autoritaire. Et c'est là, en enlevant les bandages, que je comprends l'étendue des brûlures. Pendant la nuit, les plaies ont boursouflé, d'ailleurs elles n'arrêteront pas de se métamorphoser pendant tous les soins. Elle m'explique comment ça va se passer et moi je lui parle de mes inquiétudes psychologiques, la honte, la culpabilité, l'incertitude médicale qui s'ajoute aux autres fragilités sociales, le RSA toussa. Ce premier RDV durera plus de 2 heures. Je rentre chez moi hébété, alors que l'été cogne de plus belle. Je ne supporte pas une seconde le soleil, c'est comme un rappel direct, physique, du feu de la veille. Seul mon lit est un réconfort, je suis allongé sur le dos, le moindre drap me fait mal, je comprends que je suis complètement immobilisé pour 15 jours au moins. Impossible de faire quoi que ce soit dehors donc pas d'arrosage même si les plantes crèvent. Je finis par me dire que cette immobilisation pourrait au moins servir à quelque chose : écrire. Après tout, je dois commencer un livre sur le porno dont j'ai signé le contrat quelques mois auparavant. Je me dis que si j'arrive à écrire pendant 15 jours non stop, quelque chose de positif sortira de tout ça. Et je me mets au travail. Il y a un truc formidable dans l'écriture, c'est qu'on peut le faire partout. Au bout de trois jours, j'ai toujours des visions de feu et je sais que je devrais consulter un psy. Mais avant, j'arrive à me convaincre que si j'arrive à bien écrire, je pourrai ainsi évaluer ma résistance. Si je parviens à produire 2 articles drôles, pour Slate ou pour Brain, à un moment où mes idées sont suicidaires, alors je pourrai me considérer comme en bonne voie.

Et j'écris bien. L'immobilisation stimule l'écriture. J'écris d'un trait, je vois que j'avance. Tous les jours, je vais en ville pour changer les pansements et nettoyer les plaies et ça devient de plus en plus douloureux. Il faut enlever toutes les peaux mortes. Chaque jour je parle un peu plus à l'infirmière qui va être la seule personne qui va répondre à mes inquiétudes et qui va m'accompagner presque comme une psy. Elle me raconte son expérience avec des patients brûlés lors d'écobuages ou d'accidents domestiques. Elle aussi me dit que ça aurait pu être plus grave. La relation se développe, je voudrais parler du feu avec mes frères mais je suis toujours dans un état d'esprit stoïque, attendant le verdict de la gendarmerie.
Au bout d'un mois, le gendarme m'appelle pour me dire que l'affaire est sans suite, je dois simplement venir signer la déposition et m'engager à ne plus faire de feu. Les rares amis à qui je raconte cette histoire me disent que c'est un acte évident de surpuissance. Je prenais un risque mais je comptais sur mon expérience du feu pour me sortir d'un geste idiot. Sur le bord de la route, les grands arbres n'ont pas été attaqués mais tout le reste est en cendres, on dirait qu'un dragon de GoT est passé par là. Bon, d'un autre côté, ça n'a jamais été aussi clean. Plus de ronces, plus de broussailles, le versant abrupt de la forêt est dégagé.

L'été 2016 est aussi celui du Burkini, de la politique toujours plus révoltante. J'ai l'impression que chaque tweet pourrait me faire exploser, basculer dans la perte de contrôle. Tout me révolte. Deux amis proches m'ont quitté, ça me mine. Mon principal sexfriend prend ses distances, il est lassé. Il a le droit mais je suis encore plus seul. Peu de visites chez moi. Je sais que 2016 est une année creuse, je n'ai pas d'actualité comme on dit, pas de livre qui sort et personne ne peut encore entrevoir le succès de "120 BPM".  Je baisse la tête, la campagne présidentielle se rapproche et amplifie mon dégoût de la société. Je déteste de plus en plus les gens riches, ça devient physique. Le feu m'a fait comprendre qu'à ce stade de ma colère, il vaut mieux me taire. Trop de surpuissance? Je vais être plus humble et me retrancher dans l'écriture et la préparation de mon déménagement. Je dessine mon prochain jardin qui sera sûrement le plus beau de ma vie, le résultat d'années d'expériences. Dès le début de l'automne, je remplis mon pick-up de plantes de mon jardin vers leur prochaine maison où elles seront plus heureuses avec plus de place et plus de lumière. L'automne, l'hiver, le printemps, je ne fais que ça tout en écrivant. Tout mon surplus de colère est absorbé par l'attention que je donne à ces plantes qui sont presque mes enfants et qui comptent plus pour moi que mes meubles ou mes disques.

Au mois de février, mon 59ème anniversaire me fait basculer vers les soixantenaires. "Nothing fucks you harder than time". Je me considère comme un exemple de ce qui arrive aux gays âgés que le reste de la communauté regarde sans rien faire. Facebook me fatigue, Twitter me permet de péter un câble de temps en temps, Tumblr est le reflet de mon "moi invisible". Soudain Cannes arrive et tout bascule. Mon premier livre "Act Up, une histoire" ressort. En le relisant, je découvre que c'est toujours un bon livre. J'écris une nouvelle préface où je témoigne de ma fragilité. Quand j'ai fini ce livre, en 1999, nous étions en pleine bulle Internet. Je gagnais bien ma vie. Je ne croyais pas encore à la précarité du XXème siècle, ce qui explique certains avis prétentieux de ma part qui me dérangent désormais. Ce feu qui m'a marqué l'été dernier m'a servi de leçon. Je m'en suis sorti seul mais je n'aurais pas pu le faire sans cette infirmière qui s'est occupée de moi. Deux mois après la fin des soins, je lui ai apporté un grand sac de noix de mon jardin. C'est ce qu'on fait à la campagne : donner ce que l'on a. Et j'ai beaucoup à donner encore.